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Territoire de chasse

"On entre dans le travail de Jonas Jacquel sans oser faire un bruit, tout à cette ambiance si particulière du départ, où la nuit s'efface lentement devant la brume et les premières lueurs du jour. Une tension sourde, presque implacable transpire. Dans ces moments suspendus entre l'attente et l'explosion, entre la quiétude des paysages et la brutalité froide des gestes. Les images de Jonas Jacquel capturent cette dualité : la beauté des lumières humides, la gravité des visages et l’ombre invisible mais omniprésente de la mort. Et nous, spectateurs, sommes pris dans ce paradoxe. Fascinés, troublés, incapables de détourner les yeux. On entend presque le craquement des feuilles sous les pas, le souffle retenu, on accompagne le claquement sec qui brise le silence et l'odeur de poudre qui se mêle à celle de l'humus. Une histoire se raconte. Les images de Jonas Jacquel ne jugent pas. Elles témoignent avec puissance de ce que seuls les initiés et la forêt savent. "
Aymeric Laloux

J’ai aujourd’hui quarante ans, et durant trente-huit années de ma vie, j’ai habité, dans le centre ville d’une métropole moyenne. J’y ai vécu une vie de citadin, loin des préoccupations d’une ruralité qui m’était globalement étrangère. Seul le vague souvenir d’une vétuste boutique fermée depuis plus de vingt ans, pourrait s’apparenter à un contact avec le monde de la chasse.

Cela fait désormais deux ans que j’ai sauté le pas d’une vie de village. Non sans appréhension quand à l’idée de quitter le seul mode de vie que j’avais connu, l’envie d’offrir un air plus frais et la vue des arbres à mes jeunes enfants finirent par me convaincre.

Je tiens à rassurer dès à présent le lecteur en précisant que j’ai emménagé dans une sorte de banlieue chic, à 9km du nord de la ville, de son principal centre commercial et de son lycée le plus prisé.

Sur le papier, un village composé d’une majorité de cadres et de professions libérales n’allait pas me propulser dans un monde très différent de celui que j’avais connu jusqu’alors…

Il me fallut quelques temps, après notre installation pour me rendre compte, que nous n’étions définitivement plus en ville. Géographiquement parlant, le village se situe sur les hauteurs d’un balcon naturel, point de départ d’une combe, classée réserve naturelle. Cet espace pittoresque, entre forêts de feuillus, cours d’eau sinueux, et affleurements rocheux est une zone privilégiée des randonneurs et sportifs de la métropole. Mais elle se révèle être avant tout le dernier maillon d’une

banlieue métropolitaine qui cède la place à un immense massif forestier, percé de quelques cultures éparses et de villages isolés. Je me retrouves alors au contact d’une pratique ancestrale aujourd’hui sujette à polémique et bien éloignée des habitudes et de la culture des centres urbains, la chasse.

J’ai d’abord été surpris, un dimanche matin d’octobre, par la remarque de la boulangère : « si vous voulez des croissants il faut les réserver sinon les chasseurs raflent tout ! ». Le restaurant du village? Spécialisé dans la cuisson des viandes au feu de bois. Un peu plus loin on peut lire sur une boîte aux lettres « syndicat des armes et des munitions ».Puis, lorsque l’on s’aventure aux limites du village on tombe sur une véritable armurerie et à quelques pas de celle-ci une enseigne à tête de cerf indique la présence d’un maître taxidermiste...

Ce fut le point de départ de me réflexion autour de ce « Territoire de chasse ».


Leica MP. Pellicule Cinestill800T